28 septembre 2019

Récapitulation et perspectives (année II) 

Sophie Mendelsohn

Nous nous sommes attachés l’année dernière à faire valoir un « inconscient racial », selon la terminologie de Deleuze et Guattari, c’est-à-dire à considérer comment la psychanalyse a à faire à un inconscient concerné par la question de la race, ou bien, si on prend les choses par l’envers, comment une psychanalyse qui ne s’intéresserait pas à la manière dont l’inconscient est traversé par la question de la race se priverait d’une possibilité importante de définir son territoire proprement politique : j’entends par là la manière dont elle inscrit dans la culture une prise en compte du discours du sujet de l’inconscient, lui-même tributaire dans ses modalités de structuration des formations de la culture. 

En montrant avec Deleuze et Guattari que l’inconscient est racial, Maël Le Garrec faisait valoir l’équivocité fondamentale du signifiant « race », qui ne se fixe pas en un concept mais qui relève plutôt de la nomination d’une instabilité structurant le rapport au monde du sujet. Dans L’Anti-Œdipe en particulier, ils le dynamisent en l’organisant selon deux pôles d’opposition qu’ils appellent schizophrénie et paranoïa et qui désignent respectivement une multiplicité ouverte, sans bord, qui s’échappe de tous les côtés dans un mouvement métonymique proliférant qui ne s’ordonne pas selon un principe ou une loi préexistante, et un pôle identificatoire qui se présente comme fixe, ou figé, mais qui est sans cesse et malgré lui traversé et débordé par l’activation constante de l’autre pôle, celui de la multiplicité ouverte. Dans cette perspective, la race serait le nom de l’hétérogène à laquelle l’individu a à faire dès sa toute première appréhension du dehors et face à laquelle il n’a pas d’autre choix que de se situer, et aurait du coup une double fonction contradictoire : à la fois forcer la précipitation d’une homogénéité pour écarter la menace d’éclatement que fait peser sur l’individu la multiplicité ouverte et empêcher en même temps ce travail d’homogénéisation d’aboutir en réduisant les identifications par lesquelles on s’oriente dans son rapport à l’autre à une identité unique et stabilisée, donnant lieu à un nous dont le seul projet possible est ségrégatif. Il faut revenir sur ce qu’ils nomment le pôle paranoïaque de cette affaire pour bien apercevoir comment la critique du complexe d’Œdipe qu’ils y adossent permet de se décaler d’une nostalgie de l’origine comme incarnation de l’Un et défaire l’usage légitimiste de la généalogie familiale. Je cite Maël Le Garrec : « Le paranoïaque, selon Deleuze et Guattari, est à la recherche de la pureté de la race. Et c’est ici qu’ils rencontrent leur critique de l’Œdipe. Ce n’est pas l’Œdipe qui rend paranoïaque, mais c’est la paranoïa comme mode d’investissement de l’inconscient, prédominant dans un certain type d’organisation sociale, qui est la condition de possibilité de l’Œdipe. Cette organisation sociale, L’Anti-Œdipe la situe comme organisation despotique, où le signifiant-maître, le signifiant despotique, va venir décoder, perturber les lignées ancestrales traditionnelles. » 

Ce renversement de perspective – l’Œdipe n’est pas la conséquence d’un repli familialiste de l’organisation sociale, mais sa cause – ils l’attribuent à Lacan. Si on situe l’Œdipe avec Lacan, comme rêve de Freud, un rêve qui garderait la trace de l’opération fondatrice de l’inconscient, le meurtre du père qui instaure le refoulement primaire, on peut peut-être considérer que ce rêve n’est pas très éloigné de la Vatersehnsucht, la nostalgie du père qui trouve un appui dans l’idéal du moi, instance symbolique qui éternise la trace du père mort imaginaire, et qui pousse les fils à se revendiquer chacun et tous en même temps comme fils légitime. La nécessité dans laquelle ils sont pris dès lors de définir le territoire de leur légitimité implique de chercher à dessiner une ligne de partage, qui s’est reprojetée en ligne de couleur dans les circonstances historiques qui ont vu la promotion d’États racialistes, faisant de la ségrégation un principe d’organisation sociale. Si l’Œdipe est à la fois la forme sous laquelle le père mort se survit à lui-même sous la forme d’une loi qui régit le fonctionnement psychique, et qu’il est en même temps le complexe où se résout dans l’Idéal du moi ou le surmoi les conflits auxquels a donné lieu la rencontre de cette figure mythique de l’Un, alors il ne peut que précipiter une fixation identitaire. Il me semble que ce que Lacan nomme « rêve de Freud » c’est ce qu’il désigne ailleurs comme cicatrice de l’évaporation du père : Œdipe serait alors le nom hégémonique d’une modalité de structuration psychique qui aurait pour vocation de faire en sorte que le père, l’Un originel, ne soit pas mort pour rien, en vain, et donc que les fils continuent à le célébrer dans le sentiment d’être ainsi « bien de chez nous », entretenant dans et par la ségrégation une sorte de culte de l’origine. Le père est mort, il s’est évaporé, mais il y a une cicatrice qui ne disparaît pas, c’est l’Œdipe. Un des effets de cette situation est relevé par une psychanalyste lacanienne, qui a commencé sa vie en Afrique, au Dahomey, l’actuel Bénin, Solange Faladé : Revenons-en toujours à cet État multiracial. Si on prend les blancs de cet État, on ne peut pas dire qu’ils sont tous de la même race, les partis politiques sont là pour en faire savoir quelque chose, si on prend ceux de race noire, on ne peut pas non plus dire qu’ils sont tous de même race, si on accepte ce que Lacan nous dit à propos de la race, que ça n’a rien à voir avec ce que l’anthropologie, la biologie, tout ce que l’on veut... ... je crois qu’ils ont raison de dire multiracial parce que, justement, ce n’est pas autour de la couleur de peau qu’il y a race, c’est autour de ce qui est un discours qui fait que le sujet est à une certaine place et qui fait que, à cause de la tradition, on vit d’une certaine façon et non pas d’une autre façon, et de vouloir obliger celui qui jouit d’une certaine façon à jouir comme l’autre, à se présenter comme l’autre, c’est là que le racisme se fait. Solange Faladé, leçon du 24 mai 1994, séminaire « Autour de la Chose », à paraître aux Editions Anthropos. La coexistence pacifique des discours est en quelque sorte rendue impraticable par l’hégémonisation d’un discours, et cette hégémonisation est assurée oedipiennement, en quelque sorte. 

Un des auteurs que nous avons mobilisés l’année dernière, Édouard Glissant, a particulièrement perçu l’impasse produite par la quête infinie de légitimité, dont je viens de soutenir qu’elle est inhérente à l’oedipianisation de la vie psychique, qui est elle-même la trace de l’évaporation du père, soit la perte d’une origine fondatrice de l’identité du sujet ; cette impasse se produit du fait du rabattement de la quête de légitimité sur le système de filiation des cultures occidentales. En écho à cette proposition de Glissant de se décaler de l’emprise des schèmes de filiation de type oedipien, nous avons repris à partir d’un texte de Guy Le Gaufey la question de la formation du groupe des frères pour questionner les fondements de l’organisation sociale en deux pôles qui recoupent la polarisation proposée par Deleuze et Guattari. Une fraternité fermée où l’identification narcissique des frères entre eux, rendue possible par la référence maintenue au père comme Un, constitue du même coup la consistance imaginaire du groupe dans la clôture, impliquant immédiatement une répartition entre eux et nous, donc un régime de ségrégation ; et une fraternité ouverte, qui permet aux frères de se désaliéner de l’Un dans une opération de répudiation de l’origine comme garante de l’unité de l’être, qui fait apparaître à sa place l’Autre barré, celui donc qui constitue l’horizon pour la psychanalyse, l’Autre destitué de sa toute-puissance imaginaire, l’Autre qui n’est plus l’Un mais le quelconque. 

J’en viens à la question du démenti, qui a constitué un fil rouge de notre travail de l’année dernière, et avec lequel on n’en a pas fini, tant cette affaire s’est révélée difficile à attraper, à la fois en ce qui concerne l’objet sur lequel porte cette opération et en ce qui concerne les modalités d’effectuation de l’opération elle-même. Par exemple Lacan l’utilise à deux endroits : il signale un démenti du Réel, c’est-à-dire que le Réel lui-même dément l’aspiration du sujet à croire à sa propre toute-puissance, et il indique aussi qu’il existe un démenti du sujet face à ce qu’il sait de son impuissance mais qu’il ne veut pas croire. Un des axes à travailler cette année, il me semble, ce sont les rapports complexes du savoir et de la croyance, qui sont à la fois distingués et très intriqués dans le démenti, si bien qu’on peut facilement glisser de l’un à l’autre et ne plus vraiment savoir de quoi on parle. Cela dit, je me suis demandé si un tel flottement n’était pas inhérent au concept lui- même que certains psychanalystes, comme Claude Rabant ou Henri Rey-Flaud, mais différemment, ont situé à la fois comme opération constitutive de l’inconscient qui instaure du non-symbolisable autrement que par le refoulement primaire, et comme processus de défense, qui intervient sur le réel d’un événement, en tant qu’il est affectant, pour en déformer, en falsifier et en altérer les traces. Il me semble que au regard du contexte historique à partir duquel nous travaillons, la colonialité et la postcolonialité, il vaudrait sans doute la peine de revenir sur la distinction entre démenti et forclusion, que l’on peut définir comme la négation radicale d’un événement qui du coup n’a pas lieu, et se trouve chassé des frontières du perceptible avant de s’inscrire dans le souvenir. Il vaudrait aussi la peine de travailler les rapports du démenti et de la forclusion avec le trauma. On pourrait éventuellement faire intervenir Karima Lazali sur ce point, ou en tout cas travailler sur son texte. Solal Rabinovitch en a fait l’enjeu d’un article récent qui me semble important pour nous, et qu’elle a intitulé « Les mâchoires de l’oubli ». Je vous cite un petit passage : « Le souvenir falsifié est le premier souvenir dont nous ayons eu connaissance ; le matériau de traces mnésiques à partir duquel il a été forgé nous demeurera inconnu sous sa forme originaire. » Ce souvenir demeuré inconnu et falsifié est l’un des noms de la vérité de l’inconscient, vérité qui se dit aussi aletheia, le non-oubli. Elle revient toujours : on la refoule, elle fait un symptôme ; on la dénie, elle brille au grand jour ; on la dément, elle devient réel ineffaçable de la rature ; on la forclôt, elle s’hallucine. Elle n’est pas ailleurs que dans ce qui la falsifie et qui la dénature. Voyez la ‘fausse science’ des tests osseux pratiqués en France sur les mineurs étrangers isolés, pour déterminer leur âge réel ; ils ne sont que démentis de l’oubli de leur état civil, qu’il soit erroné, falsifié ou muet. » Un mécanisme semblable a eu lieu dans les camps d’extermination en Allemagne nazie : le mot « Tod » y était interdit, non seulement pour nier qu’elle y fut pratiquée, mais pour nier qu’elle le fût sur des êtres humains ; les Sanderkommandos devaient désigner les corps des juifs gazés du terme de Stücke : ni corps, ni humain, ni juif, rien que des bouts, des morceaux, des trucs inanimés. Car il ne suffit pas de faire disparaître les corps, il faut aussi nier, dans la langue, à la fois leur existence (« les disparus ») et leur humanité (« Stücke »). En somme, il faut tuer, et qu’il n’y ait pas de morts. Mais pour effacer le meurtre, il faut en outre faire disparaître, effacer, nier non seulement les traces du meurtre, mais aussi la mort elle- même. C’est l’opération d’un démenti dans le réel. Or cela peut aussi s’appeler forclusion : quelque chose n’aura jamais eu lieu. » 

Je propose de mettre en lien ce texte, qui ne résout pas les problèmes de flottement du concept de démenti, mais qui a le grand mérite à mon avis de l’inscrire dans l’histoire, et de soulever la question de ce qui produit de l’intraitable dans l’histoire, et ce dans la durée, avec le texte de Patrice Maniglier intitulé « Le corps Shoah », où il montre l’opération vraiment géniale produite par Lanzmann avec son film : non pas produire un monument mémoriel, non pas restituer le passé, encore moins le réhabiliter, mais rendre incorporable l’événement qu’a été Shoah, qui a été pensable mais pas réalisable, qu’on peut savoir mais qu’on ne peut pas croire. Or, ce qui me semble là particulièrement précieux, c’est qu’il fasse des images de Lanzmann un démenti en acte du démenti dans le réel qu’a constitué la Shoah, en soustrayant au monde 6 millions de juifs. Et que ce démenti du démenti passe par le corps, s’incorpore. Il y a de l’intraitable qui circule dans l’Histoire, dans l’histoire du peuple juif et dans l’histoire des peuples colonisés, sans que ces histoires soient comparables, mais cet intraitable pose un problème commun, et qui est peut-être celui qui nous occupera le plus cette année, qui est celui de savoir quel est le statut du corps dans le régime du démenti. Dans un remarquable article de Beneduce intitulé « L’archive Fanon », le psychiatre/anthropoloque souligne également que dans le chapitre des Damnés de la terre sur la violence, on voit surgir les corps des colonisés comme des corps animalisés, des corps-choses (« chose colonisée »). On ne peut du coup qu’être particulièrement sensibles à la proposition de Maniglier de situer dans le corps, dans un processus d’incorporation au présent, le démenti du démenti. Livio Boni proposait de travailler sur le corps décolonisant, il me semble que c’est un peu ça dont il s’agit dans ce texte, même si encore une fois les contextes historiques ne sont pas comparables. Mais Beneduce souligne dans son texte un point qui me semble aller dans ce sens : « Pour comprendre psychanalytiquement la situation raciale, écrit Fanon, il faut attacher une grande importance aux phénomènes sexuels. La sexualité est au cœur de la question raciale, de l’imaginaire qui la gouverne, des formes de subjectivation qui la distinguent. » 

Par Sophie MENDELSOHN, le 28 septembre 2019

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