27 novembre 2019

D'un contre-emploi de la psychologie coloniale. Retour sur "Les Français d'Algérie" de Pierre Nora (1961)

Livio Boni

Intervention proposée au séminaire « Archives non-européennes de la philosophie » coordonné par Matthieu Renault, Guillaume Sibertin-Blanc et Yala Kisukidi à l'Université de Paris 8 le 27 novembre 2019.

La vérité de la situation coloniale est de créer elle-même les instruments de sa destruction et de  rendre inévitables les périls contre lesquels elle entend se prémunir.
Pierre Nora, Les Français d'Algérie, 1961

Dans un livre remarquable et remarqué, 1962. Comment l'indépendance algérienne a transformé la France (publié d'abord en anglais, en 2006, puis en français en 2008, et désormais disponible en poche) l'historien nord-américain Todd Shepard avance une thèse qui, pour ne pas être tout à fait inédite, se trouve formulée chez lui avec une clarté frappante : si la IVe République est née pour garder l'Algérie dans l'orbite française, la Ve advient pour s'en débarrasser. Cela ne tient pas uniquement à la politique menée par de Gaulle, mais, plus profondément, au remaniement de l'imaginaire national et de la symbolique institutionnelle entraînés par le referendum constitutionnel du 28 septembre 1958, auquel participent également 3 millions et demi d'électeurs algériens, jouissant de la citoyenneté française.

Tout se passe comme si, d’un côté, la tâche de de Gaulle n'était pas simplement pratico-politique – celle d'assurer la séparation entre les deux entités – mais aussi et surtout celle de remanier en profondeur le modèle républicain en lui conférant en même temps une dimension supranationale (que l'on songe au projet, avorté en 1960, de bâtir une « Communauté » entre la France et son Empire en voie de décolonisation ou à la question juridique, toujours actuelle, du « domaine réservé » du Président de la République sous la Ve République, incluant la possibilité de mobiliser les armées en dehors du périmètre national, sans passer par un vote parlementaire) ; alors que d’un autre côté,  il s’agirait de rétablir une certaine continuité de l'imaginaire strictement national (à travers une forte dose de césarisme présidentiel qui renoue partiellement avec la tradition monarchique et impériale).

À plusieurs égards, la construction étatique gaullienne se situe donc dans cette amphibolie entre projection supranationale (ici essentiellement africaine) et  restauration d'un idéal républicain centré sur le territoire métropolitain et s'efforçant de réaliser une sorte de synthèse (ou de condensation, au sens freudien) entre plusieurs marques de la souveraineté.

Or, dans ce processus de dépassement, ou de relève, réalisé par la Ve République, l'Algérie joue un rôle crucial, car on pourrait dire qu'elle est le lieu par excellence de la contradiction entre République et Empire. L’histoire longue et tourmentée de l'intégration du territoire algérien au corps de la Nation – commencée  en 1848 avec sa départementalisation et culminant, du point de vue politico-juridique, dans les élections législatives de novembre 1958, alors que les Algériens, ayant désormais un statut de citoyens français à part entière, élisent 10% de l'Assemblée Nationale – cette histoire, donc, constitue un point d'observation névralgique depuis lequel examiner les contradictions entre régime républicain et régime impérial, contradictions qui marquent une grande-partie de l'histoire coloniale « moderne » de la France. Cette contradiction entre la République (dominante en Métropole) et l'Empire (colonial), entre sujets français et citoyens français, dont le territoire algérien est le théâtre d'expérimentations sanglantes, éclatera définitivement au grand jour le 17 octobre 1961 lors du « plus grand massacre de citoyens français sur le sol français durant tout le XXe siècle » (1), avec la répression policière de la manifestation contre le couvre-feu imposé « aux travailleurs algériens » par le Préfet de Paris, Maurice Papon. Le bilan du massacre oscille entre 38 et une centaine de morts, assortis de centaines d’arrestations, de mesures de rétentions et d'expulsions vers l’Algérie.

Par-delà le débat, toujours actuel, sur la qualification à donner à ces événements, il est indubitable qu'il aura constitué un point de non-retour pour la représentation qu'on se fait de la question algérienne et de la guerre en cours, dans la mesure où le territoire national et son cœur même, Paris, deviennent la scène d'une logique répressive et d'une politique étatique de meurtres collectifs jusque-là réservés à l'espace extra-métropolitain, et, bien sûr, à l'Algérie en particulier (2).

C'est dans ces parages historiques que paraît, en mars 1961, le livre d'un jeune historien, Pierre Nora, intitulé Les Français d'Algérie, auquel Todd Shepard donne un relief particulier dans sa relecture du démêlé franco-algérien. Pourquoi revenir sur ce livre, apparemment strictement lié à la conjoncture de l'époque mais réédité récemment dans une version augmentée (2012), avec une longue lettre de Jacques Derrida à Nora, une des très rares occasions dans lesquelles Derrida se prononcera explicitement sur la guerre d'Algérie (3) ?  Eh bien, pour deux raisons essentielles que j’énonce d'entrée de jeu, avant d'essayer de les circonstancier plus en détail à partir du texte :

  1. il s'agit d'une tentative, que l'on peut juger risquée mais qui fonctionne, de retourner certains lieux communs de la psychologie coloniale vers le colonisateur ;
  2. cependant, pour mener à bien cette opération, Pierre Nora, qui signe ici son premier livre, ne se limite pas au retour à l’envoyeur d’une certaine logique de la maladie mentale jusque-là réservée au colonisé, mais introduit un tiers-terme entre l’État colonial et le FLN, entre la France et l'Algérie, entre la Métropole et les indigènes : il nomme ainsi « les Français d'Algérie », ce groupe social fort, à l'époque, d'à peu près un million de personnes (sur 10 millions d'Algériens), dont il se risque à esquisser la psychologie collective, la mentalité politique et les modes de jouissance. Cette recherche d'un tiers-terme, ou plutôt d'un terme intermédiaire, suspendu entre les deux pôles majeurs du conflit, est tout à fait cruciale et peut être instructive par-delà le cas spécifique, dans la mesure où il s'emploie à déconstruire le dualisme foncier qui hante toute question coloniale et postcoloniale.

Mais voyons d'abord ce qu'il en est du premier point, celui du renversement de la psychologie coloniale. Une précision : je me sers ici de la locution de « psychologie coloniale » dans un sens générique, pour indiquer cette tendance propre au XIXe siècle et encore vivace au début du XXe, à justifier l'emprise coloniale au nom d'un progressisme paternaliste qui infantilise le colonisé en le considérant immature et nécessiteux de la protection/rééducation du civilisateur adulte européen.

Cette forme d'idéologie, très marquée par l’évolutionnisme social et l’eugénisme, n'est pas réservée au seul monde colonial, mais elle y trouve une application massive et presque sans réserves. Si la triade du discours eugéniste européen était composée, à l'époque de la naissance de la psychanalyse, par l'enfant masturbateur, la femme hystérique, et l'homme pervers (homosexuel), les figures par excellence d’une psychologie sociale fondée sur la notion de dégénérescence, on pourrait soutenir que le colonisé en constitue le lieu de condensation, car il est aussi bien considéré comme enfantin, efféminé et pervers. La tâche du maître colonial étant, dès lors, de contenir et de redresser ces déviances dont la combinaison est fort variable, mais qui est toujours reconductible, d'une façon ou d'une autre, vers ce triplet qui obsède le XIXe siècle : l'enfant, l'hystérique, l'homosexuel.

L'infériorisation du colonisé ne se limite ainsi jamais, dans le colonialisme de l'âge industriel, à l'affirmation de son infériorité culturelle, raciale ou civilisationnelle. Au contraire, il passe systématiquement par une certaine érotisation du rapport colonial où le colonisé est nécessairement renvoyé à une pulsionnalité morbide, dégénérée et pouvant assumer par ailleurs les contours les plus paradoxaux, oscillant par exemple entre le fantasme d'une hyper-virilité du mâle colonisé (dans le cas des Arabes et des Noirs en particulier) et celui d'un déficit chronique de virilité (dans le cas des hindous et des « orientaux »), entre l'idée d'un excès de masculinité et celle d'une homosexualité latente dans des sociétés qui paraissent confiner la femme à un rôle domestique, comme les sociétés musulmanes...

La femme est aussi, dans l'imaginaire orientaliste, fortement érotisée, en raison même de son manque de visibilité sociale, manque qui lui confère bien souvent une aura de mystère et une charge sexuelle supplémentaire.

Tout cela est aujourd'hui, depuis l'essor des études postcoloniales, chose acquise, et personne mettrait sérieusement en cause cette composante érotisante très marquée qui caractérise le XIXe siècle, par ailleurs assez prude et normatif, qui trouve dans le champ colonial une sorte de défouloir en même temps qu’un lieu de conjuration de ses propres obsessions. Il y a même, dans le discours universitaire et para-universitaire contemporain, une attention presqu’excessive aux avatars érotiques des corps colonisés, comme on l'a vu par exemple avec la publication du livre, façon table book, Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours (La Découverte, 2018), qui a paru à certains – à mon avis à juste titre – trop complaisant et somme toute ambigu dans l'esthétisation de l'imaginaire sexuel colonial qu'il était censé décrire et critiquer et qu'il finit par surexposer. Cela est probablement inévitable lorsqu'on se focalise exclusivement sur le corps et son image, sans prendre suffisamment en compte les discours qui façonnement la division des corps et les contradictions qui les traversent...

Mais revenons au livre de Nora de 1961. S’inspirant de la notion de « situation coloniale » élaborée par Octave Mannoni et Georges Balandier au tout début des années 1950 – ils  ne sont jamais cités, alors même que la locution « situation coloniale » revient régulièrement  sous sa plume (4) - son idée consiste à épingler la situation psychologique collective et l'économie transférentielle d'un groupe social hétérogène, celui des « pieds-noirs », pris en quelque sorte en tenaille, du point de vue de leur identification collective, entre la France et l'Algérie arabe.

Octave Mannoni, dans son livre Psychologie de la colonisation, écrit à la fin des années 1940 et publié en 1950, première tentative de mobiliser la psychanalyse pour une critique de la relation coloniale, avait tenté de décrire la situation coloniale dans les termes d'une rencontre entre deux complexes, le « complexe d’infériorité » européen, nécessitant une surcompensation guerrière et conquérante, et le « complexe de dépendance » de la société malgache (et d'autres sociétés dites primitives), consistant en une surenchère dans la demande de protection adressée au maître dont on craindrait avant tout le retrait et l'abandon. Ces deux complexes sont envisagés par Mannoni comme deux modes, parfaitement opposés, de résolution du complexe d’œdipe : d'un côté, par le complexe d’infériorité, où il s'agirait d'exalter le défi au père et la prise d'autonomie du sujet, lequel se trouverait ainsi devoir constamment prouver son émancipation à travers l'emprise sur l'autre, sous peine d'une infériorisation qui le ferait retomber dans le giron paternel ; de l'autre il y aurait une sorte d'escamotage du père, identifié à l'ancêtre (donc au père mort) : ce dernier se trouverait dès lors hypostasié, mais aussi relégué, dans un autre monde. Aucune révolte n'est possible contre l’ancêtre, sauf en cas de défaillance de sa part. Dans ce dernier cas, le besoin d'affiliation et la relation de dépendance se transformerait en angoisse d'abandon, poussant à assumer des formes de révolte violentes.

Or, sans m’appesantir ici sur cet apport de Mannoni, il me semble que Nora reprend à sa manière, c'est-à-dire en historien et en sociologue plutôt qu'en anthropologue, cette idée d'une rencontre entre deux complexes. Seulement, il le fait en déplaçant sensiblement la perspective de Mannoni. Il s'intéresse moins à la relation fantasmatique entre le maître et le serviteur, entre le colonisateur et le colonisé, qu’à la névrose de ce groupe intermédiaire constitué par les colons, lesquels seraient marqués d'un double complexe : complexe d’infériorité vis-à-vis des « indigènes » et complexe de dépendance vis-à-vis de la Métropole. Ainsi, les Français d'Algérie, ce groupe social composite (formé tout aussi bien de Français déclassés, de transfuges du mouvement républicain de 1848 et de la Commune, de fermiers alsaciens fuyant l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine de 1871, de migrants espagnols, italiens et maltais, et un peu seulement de classes aisés de la Métropole) s'installe progressivement en Algérie dans une position névrotique singulière qui ne sera pas sans conséquences sur le destin de la colonisation et de la décolonisation algérienne.

D'un côté, il se trouve dans une position d’infériorité, non seulement numérique, mais encore territoriale, dans la mesure où l’européanisation de l'Algérie concerne essentiellement les parties côtières et où la pénétration des colons dans les terres demeure ardue et exceptionnelle. Les Français d'Algérie demeurent donc profondément dépendants de l'armée pour assurer leur présence et leur emprise sur le territoire algérien. Nora rappelle que cette présence militaire comptait jusqu'à 100.000 hommes vers les années 1870, époque des dernières grandes révoltes anticoloniales du XIXe siècle (révolte kabyle sous la houlette de El Mokrani) et de la promulgation de deux lois fondamentales pour l'avenir de l'Algérie coloniale : la loi Warnier (1873) qui procède au lotissement de toutes les terres arabes collectives à des prix dérisoires, et la loi qui établit le « code de l'indigénat » (1874). Ces deux lois seront décisives dans le devenir du groupe social des Français d'Algérie. La loi sur la propriété foncière permet en effet une prise massive de possession des terres en dépossédant les indigènes. Le nombre des Français d'Algérie bondit, passant de 200.000 à plus de 350.000 au tout début du XXe siècle. Par ailleurs, tous les enfants des migrants européens en Algérie se voient reconnue d'office la citoyenneté française (1889), quand tout est fait pour rendre son accession extrêmement compliquée aux indigènes.

Autrement dit, à la différence, par exemple, de la colonisation britannique en Inde, on n'assiste guère, en Algérie, à la formation d'une bourgeoisie indigène liée à la domination coloniale. Entre l’État colonial et les indigènes, toute la place est prise par cette classe des colons, pas tout à fait français mais profondément marqués, d'une façon ou d'une autre, par une idéalisation de France, et dont l’assise principale reste la possession foncière. Elle n'est ni particulièrement industrieuse ni même essentiellement marchande ou liée aux appareils d’État (qui demeurent des points d’extériorité peu familiers). En termes gramsciens, on peut dire de cette classe, celle des Français d'Algérie, qu’elle n'est pas hégémonique : elle ne parviendra jamais, à aucun moment de l'histoire coloniale, à former une vision du pays ou une idéologie susceptible de s'affirmer sur de larges couches de la société locale. Au contraire, elle se vit comme étant prise entre deux étrangetés : celle d'une Métropole tout d’abord, qui paraît souvent distante et prétentieuse, surtout lorsqu'elle prétend œuvrer à des politiques d'intégration des indigènes, politiques qui seront systématiquement rejetées et boycottés par la très grande majorité des Français d'Algérie ; celle, ensuite, d’une population indigène perçue comme sauvage et indéchiffrable, qu'elle soit d'ailleurs arabe, kabyle, ou tribale, sans distinction...

Pris en tenaille entre ces deux entités, les Français d'Algérie s'accrochent alors à trois certitudes : la possession foncière, leur statut de citoyens français (qu'ils refusent d'élargir aux élites locales) et l'armée, ultime garante et surcompensation indispensable de leur statut de minorité en terre algérienne, mais aussi des politiques d'une Métropole souvent perçue comme traîtresse.

Qu'il soient monarchistes, catholiques,  républicains ou mêmes anarchistes, chacun des Français d'Algérie a en effet un compte en suspens avec la mère-patrie, chacun se sent lésé, dans son bon droit à revendiquer. Les privilèges de colon sont ainsi perçu davantage comme un dédommagement, certainement pas comme un abus de situation.

Voilà maintenant les termes de la partie la plus sociologique de la description avancée par Nora, dans des pages qui semblent fortement inspirées de l'analyse marxienne de la place et de la psychologie collective de la petite paysannerie française à l'époque du plébiscite pour le deuxième Empire, dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte. Je viens de les résumer ici de façon assez neutre, mais il faut dire que le livre de Nora est écrit avec brio, avec un vrai sens de la formule et une forme de sympathie « impitoyable » pour ce monde qu'il n'a connu que deux ans, entre 1958 et 1960, alors que, démobilisé de l'armée pour raisons de santé, il vit à Oran où il enseigne au lycée. J’y reviendrai avec la partie plus « freudienne » de son analyse, alors que je viens de me focaliser sur l’argument plus marxien de son livre, consacrée à l'imaginaire idéologique des Français d'Algérie, strictement lié à leur place dans la topique coloniale, place somme toute intenable, qu’il résume avec son sens de la formule : « tenir la terre, tenir les hommes, contenir l'histoire ». Car Nora insiste beaucoup sur ce point : la position des Français d'Algérie n'est viable, à court et moyen terme, qu'en bloquant le cours de l'histoire. Résistant à tout mouvement d'alliance avec les élites colonisées, tout en s’étayant sur les ressources symboliques et politiques les plus rétrogrades de la Métropole, les Français d'Algérie, ce groupe social d'« humiliés et méprisants », s’installe donc dans une sorte d'achronie historique, où seul compte la jouissance, non seulement la jouissance de biens, comme la propriété de la terre ou l'asservissement des indigènes dans le travail agricole, mais aussi une jouissance qu'on pourrait dire réelle, c'est-à-dire de quelque chose qui est en deçà de toute identification morale ou politique. Une jouissance du paysage, de la lumière, de l'espace, des relations personnelles, d'une vitalité sans encombrements idéaux, d'une pulsionnalité sans surmoi, d'un espace où l'Autre est un figurant étranger. Ainsi le pied-noir est décrit par Nora comme une sorte de cow-boy à la conquête de son grand Ouest, avec la caution et la protection de la France et de son armée, sans velléités de construire quoi que ce soit, sinon une sorte d'espace interstitiel entre la mère-patrie et un pays étranger dont il sait, à la différence du pionnier nord-américain, qu'il demeure inappropriable.

C'est là qu'interviennent les parties les plus psychologisantes de la lecture de Nora, où il réalise cette sorte de contre-emploi de la psychologie coloniale que j’annonçais dans mon titre. Il y peint un portrait totalement à charge, quoique non dépourvu d'empathie, et y voit la clé de l'échec de la politique française en Algérie, échec irréversible dont il s'agit de prendre acte une fois pour toutes.

Voici un passage de la préface par Nora à la réédition de son livre, « Cinquante ans après », en 2011 :

Un système colonial avait été décrit maintes fois. Mais un système colonial qui vivait de sa dénégation et de sa légitime prétention nationale, était beaucoup plus rare, plus intéressant à rendre, plus difficile à débusquer. Comment ce système avait enfermé un million de Français dans une forme d'immobilisme historique suicidaire au regard de la dynamique arabo-musulmane, dans un rapport de maître-esclave, de haine-amour, d'attachement passionnel à la fois à une métropole où beaucoup n'étaient jamais allés, et à cette forme d'Algérie natale de leur enfance et de leurs pères, c'est ce complexe, jamais décrit comme tel, que je voulais saisir dans son enkystement mental, à l'heure où il mettait la France au bord du gouffre et au ban des nations. Une situation coloniale ne pouvait pas se convertir pacifiquement en indépendance nationale (5).

Qu'on remarque, ici, dans les locutions « complexe » et « situation » coloniale,  qui signalent la tentative, proche de la Psychologie de la colonisation de Mannoni, de saisir la relation coloniale, non pas uniquement à partir de sa dimension objective de domination, mais à partir des subjectivations collectives qu'elle implique, les constituant en nouage, c'est à dire en complexe.  Les termes de ce complexe devraient, à présent, être intelligibles. Ils ne sont appréciables, pour Nora, qu'à partir du point de vue de cette position intenable, subjectivement intenable, qui est celle des colons, des pieds-noirs. Il serait d'ailleurs tentant de gloser sur cette dénomination, « pieds-noirs », dont l'origine demeure assez obscure, et qui, parait-il, était au début plutôt dépréciative, assignée en Métropole aux Français d'Algérie, probablement autour de la grande Guerre, avant que ceux-ci ne se l'approprient, en se revendiquant comme tels. Elle signale, en effet, une division subjective, mais pas n'importe laquelle... comme si la tête demeurait blanche, alors que la base d'appui, elle, s'enracinait dans l'Autre... Comme si un inconscient africain s'associait, discrètement mais sûrement, à une identité moïque et surmoïque européennes et blanches... à moins encore que « pieds-noirs » ne s’entende littéralement et d'y voir ainsi le signifiant d'une jouissance : on prendrait alors son pied dans le continent africain, quand l'idéal resterait projeté sur la rive métropolitaine !

Toutes ces lectures sont tenables depuis le portrait esquissé par Nora des modes de jouissance spécifiques des Français d'Algérie : le surinvestissement des relations personnelles lui semble un trait caractéristique de la vitalité exaspérée représentée par l'idéaltype du colon qui compenserait ainsi son immobilisme et son absence d'horizon politique par une grande chaleur affective – « la température des rapports est en rapport inverse avec une histoire gelée » (6). D'autres traits composent cette phénoménologie de la névrose du pieds-noirs : le culte de la vitesse, l'attachement sensuel à la terre et aux éléments naturels du paysage algérien, censés remédier à l’étrangeté des autochtones. Le goût revendiqué pour les petits plaisirs de tous les jours témoignerait, selon Nora, d'un désespoir inavoué quant à l’avenir historique des Français d’Algérie.

Mais le trait psychologique majeur qu'il leur prête est sans doute leur hyper-virilisme, censé à la fois conjurer toute infériorité (y compris sexuelle) face aux indigènes et permettre de se démarquer des Français de la Métropole, toujours suspects d'avoir un rapport abstrait et désincarné au fait colonial. Pour le dire autrement, la subjectivité des colons lui semble marquée par l'obsession d'incarner quelque chose plutôt que par le souci de se distinguer radicalement du milieu dans lequel ils évoluent. Ainsi ils refusent la ségrégation « car, s'ils avaient pratiqué la ségrégation, les Européens se seraient privés de la présence des Arabes ; or, comme ces hommes encore amoureux qui rompent avec une femme, mais désirent la voir sous prétexte de régler les détails de leur séparation (…), les Français veulent ne pas voir les arabes, à condition de les avoir toujours sous les yeux » (7).

Sur la question du virilisme ambigu des Français d'Algérie, laissons la parole à Todd Shepard et son 1962, livre que je mentionnais en ouverture de mon exposé :

Les analyses de Nora, et le portrait qu'il a brossé des pieds-noirs, informaient en même temps qu'elles reflétaient le rejet de cette communauté par le milieu restreint, mais influent, de la gauche métropolitaine. Son livre a fourni à celle-ci des éléments pour changer de cible, il lui a permis de se focaliser moins sur la conduite de la France en Algérie, notamment sur la pratique de la torture, que sur le soutien à apporter à la cause de l'indépendance. Nora a remanié le « courant de l'Histoire », ce concept philosophique qui servait d'explication à la mode, lui ajoutant, en lieu et place de l'espace qu'aurait pu occuper la différence algérienne, une xénophobie dirigée contre les Français d'Algérie. Cette réorientation a aussi permis aux métropolitains de se voir (« nous les Français »), comme une société distincte de celle des pieds-noirs (« eux, les Français d'Algérie »). Ce faisant, les Français de France pouvaient désormais affirmer qu'il y avait bien une différence entre les habitants de l'Algérie et d'autres populations titulaires de la nationalité française – sans pour autant avancer d'arguments de caractère nationaliste, ni proposer leur propre définition de ce qui distinguait la majorité des Algériens (les « musulmans ») de la population française.

Décisif, donc par son rôle dans la mise en œuvre de ce changement, le livre de Nora a également relayé un discours sur la « perversion » homosexuelle masculine, véritable obsession de la classe politique française depuis Vichy (8).

La perversion attribuée aux pieds-noirs consiste, encore une fois, à osciller névrotiquement entre une hyper-virilité, qu’on fait valoir en toute occasion dans la société coloniale, et une sorte d'homosexualité retorse, encouragée par le caractère d'entre-soi, la forte masculinisation de la socialité pieds-noirs et la compétition viriliste elle-même. Todd Shepard, en prolongeant les suggestions de Nora, remarque par exemple l'omniprésence de l'appellation « tapette » dans le langage  politique et médiatique de l'époque, surtout entre 1961 et 1962. Est une tapette celui qui troque son rôle viril pour se laisser faire par l'autre, censé subir... le mot revient régulièrement pour désigner la solution gaulliste et l'abandon de l'Algérie aux arabo-musulmans, souvent associé à l'expression « baisser son froc ». L'OAS et ses sympathisants, surtout parmi les Français d'Algérie, en feront amplement usage, confirmant ainsi, aux yeux de Shepard, ce complexe d'hyper-virilité que Nora leur attribue, plus intuitivement et à travers quelques formules saisissantes, plutôt que par une analyse déployée.  Car, je le rappelle, une singularité de ce livre est qu'il mélange, de façon assez réussie, des éléments d'analyse structurelle avec des tons presque pamphlétaires et des images ironiques. En ce sens, il y bien a quelque chose de psychanalytique dans cette alliance de rigueur et d'ironie !

Mais ce qui qui m'intéresse dans sa revitalisation du livre de Pierre Nora, c’est moins le contenu de ses analyses que le geste critique consistant à détourner toute une série des lieux communs différentialistes, voire racistes, pour cibler ce maillon faible de la situation coloniale constitué par les pieds-noirs, sortant ainsi du jeu infini qui renvoie dos à dos nationalistes algériens et nationalistes métropolitains. Todd Shepard a sans doute raison d’y voir un effet de soulagement et une contribution puissante au deuil, en France, de ce lien avec l'Algérie, cette opposition secondaire entre Français d'ici et de là-bas prenant provisoirement le dessus, dans l’imaginaire, sur l’opposition frontale entre l’État français et le FLN... On peut dire que Nora travaille, sous prétexte d'identifier un bloc social, voire d’épingler une identité, à une dés-identification, qu'il juge indispensable, d'une partie de la gauche métropolitaine par rapport à la présence « française » de l'autre côté de la Méditerranée. Dans sa préface à la réédition de 2011, il admet que le titre même de son livre, Les Français d'Algérie, qui nous paraît aujourd'hui plutôt anodin, avait à l'époque quelque chose de choquant et de « presque raciste » (9). Mais il revendique le bien-fondé de cette catachrèse, de ce détournement, dans la mesure où il travaille, au fond, à un processus de dés-identification nécessaire à toute politisation véritable.  Je ne sais pas s'il faille en déduire que des contre-usages du racisme soient toujours possibles, voire souhaitables. Certains courants de la pensée anti ou post-raciste contemporaine revendiquent, par exemple, ce genre de retournements. Il en va peut-être ainsi de la notion de « blanchité », laquelle me semble à son tour relever du détournement… Le débat est ouvert là-dessus...

Le livre de Nora met en scène un doux délire, une psychopatholosisation presque raciale afin de soutenir la cause de l'émancipation nationale algérienne et de contribuer à couper le « cordon ombilical » imaginaire entre la nation française et l'Algérie. Or, il se peut bien qu'une certaine dose de délire soit la plus à même de répondre aux grandes paranoïas raciales et racistes, là où le simple appel à l'analyse rationnelle et dépassionnée semble tomber systématiquement à côté. Mais le recours à ce délire contre-racial ne peut se faire – ça sera là ma conclusion provisoire – à n'importe quelle condition, du point de vue analytique et subjectif.

Il s’agit précisément de défaire, ne serait-ce que localement, un nouage de l'opposition maître-esclave, en faisant apparaître une différenciation interne à l'un de ces deux termes, ou en repérant un espace tiers qui court-circuite, du moins en partie, le dualisme anthropologique instauré par la situation coloniale. Ainsi Fanon a cru, au début des années 1960, de pouvoir dépasser la dualité Noir/Blanc à travers son incorporation à la cause algérienne, puis panafricaniste ; Gandhi a cru pouvoir mobiliser les ressources symboliques du féminin, restées substantiellement à l'abri de la souillure coloniale, pour tenter de défaire l'opposition frontale à la puissance britannique, il y a largement puisé les ressources pour concevoir la non-violence militante. Je pense aussi au féminisme queer qui se propose de dépasser la contraposition masculin/féminin, en misant sur une différence sexuelle interminable. Tous ces exemples invitent, chacun à leur manière, à des usages du délire historique, géographique, racial et sexuel, non pas en vue de produire une assise identitaire, mais plutôt comme une construction collective apte à faire sortir de ses gonds le discours raciste – toujours binaire – afin de changer notre paysage psycho-politique.

Par Livio BONI, le 27 novembre 2019

Notes

  1. Cf. « France-Algérie, et retour. Entretien avec Todd Shepard », Vacarme, n°63, 2/2013, p.108.
  2. Cf. Jacques Rancière, «La cause de l'autre», in Lignes, n°30, 1/1997.
  3. Sur ce point, cf. Jean-Michel Rabaté, Les guerres de Jacques Derrida, Presses Universitaires de Montréal, 2013, pp. 23-33. Sur l'inscription de la guerre d'Algérie dans l’œuvre de Derrida, et en particulier sur sa « dés-archivation»  dans la reprise de « Cogito et histoire de la folie » (1963) in L'écriture et la différence (1967) d'un passage sur la guerre d'Algérie (et sur Fanon), cf. Lynne Huffer, « Un-archiving Algeria. Foucault, Derrida, Spivak », in Gyanendra Pandey, (ed.), Unarchived Histories, London, Routledge, 2017.
  4. Dans une communication personnelle Pierre Nora a bien voulu nous préciser qu'il n'avait pas lu le livre de Mannoni au moment de la rédaction de Les Français d'Algérie, mais seulement après. Nous tenons à le remercier vivement de cet éclaircissement. Cela dit, le syntagme «situation coloniale» avait été déjà mis en circulation par un article influent de Georges Balandier, « La notion de situation coloniale », in G. Balandier Sociologie actuelle de l’Afrique noire, Paris, PUF, 1955, un texte qui prolonge un article de 1951: « La situation coloniale. Approche théorique », Cahiers internationaux de sociologie, vol. 11, 1951.
  5. Pierre Nora, Les Français d'Algérie, Paris, Christian Bourgeois, 2001, pp. 23-24, italiques rajoutés.
  6. Ivi, p. 184.
  7. Ivi, pp. 203-4.
  8. Todd Shepard. 1962. Comment l'indépendance algérienne a transformé la France, Paris, Payot, 2012, pp. 328-329.
  9. P. Nora, Les Français d'Algérie, op. cit, p. 23.
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