01 janvier 1925

L'unité entre hindous et musulmans

Owen Berkeley-Hill, Livio Boni

Article paru dans les Lettres de la SPF, n°36, 2016/2, "Sources et parcours du religieux", repris ici avec leur aimable autorisation.

Paru dans l’International Journal of Psychoanalysis en 1925, ce texte fit l’objet d’une communication au mois de mai 1924 au domicile du Dr Girindrasekahr Bose, siège de l’Indian Psychoanalytical Society (IPS) à Calcutta, Société reconnue par Freud et par le Mouvement psychanalytique international dès 1922. Selon une note figurant dans son Journal (probablement la seule concernant, de près ou de loin, la psychanalyse !), le Mahatma Gandhi lui-même eut l’occasion d’assister à l’exposé présenté par Berkeley-Hill. Malheureusement, l’allusion de Gandhi à cet épisode dans ses Collected Works ne contient aucun commentaire, et nous ne connaissons donc pas l’impression qu’il retira de cette tentative d’appliquer la logique de Totem et Tabou aux rapports entre hindous et musulmans dans l’Inde désormais engagée sur la voie de la décolonisation. D’autant plus qu’on ne dispose d’aucun procès-verbal, ni d’aucun témoignage, sur cette rencontre à l’Indian Psychoanalytical Society. Néanmoins, si la présence de Gandhi et son allusion à cette circonstance dans son Journal constituent un motif suffisant pour s’intéresser à ce court texte, d’autres raisons existent pour lesquelles il ne nous paraît pas vain de l’exhumer et de le proposer ici en version française.

Pourquoi donc relire aujourd’hui cet article de psychanalyse appliquée, et éventuellement d’autres articles du même auteur ? On répondra d’abord, de façon un peu abrupte : pour comprendre un certain usage pro-colonial de la psychanalyse. Toutefois, à y regarder de plus près, la psychanalyse et le savoir freudien fonctionnent ici non seulement comme caution, mais comme écran à la situation coloniale. Ce qui frappe, en effet, du point de vue de l’usage idéologique du référent analytique, c’est la tentative du discours analytique de se mettre en surplomb, de proposer une médiation, une solution de compromis, une réconciliation entre les deux grandes communautés du sous-continent autour de l’institution d’un repas totémique : le sacrifice exceptionnel et hautement ritualisé de la vache sacrée que les hindous et les musulmans accepteraient de partager en signe d’alliance et de reconnaissance mutuelle. Nous n’entrerons pas dans une discussion anthropologique approfondie de la proposition de Berkeley-Hill (sur laquelle revient le précieux post-scriptum de Charles Malamoud), en nous limitant à remarquer combien le discours de l’analyste tend, dans ce cas, à coïncider avec celui du Maître, au sens de celui qui assure une médiation entre l’excès viril et guerrier attribué aux musulmans, et l’attachement enfantin et pré-œdipien à la Mère attribué aux hindous. C’est dans cette configuration paternaliste, où l’autorité coloniale est censée fonctionner en tant qu’étayage permettant de débloquer une subjectivité collective bloquée par son histoire et figée dans son développement, que s’insère en effet la perspective d’Owen Bekeley-Hill, médecin militaire anglais, installé en Inde en 1908, proche d’Ernest Jones, et qui a joué un rôle important dans la formation d’un premier noyau reconnu d’analystes au Bengale au cours des années 1920.

Berkeley-Hill fut, par ailleurs, président de l’Indian Psychological Association, un réseau de chercheurs et de praticiens composé de psychanalystes, de psychiatres et d’universitaires. La revue associée à cette dernière, l’Indian Journal of Psychology, fondée en 1927 et éditée à Calcutta, témoigne d’une première percée de la psychanalyse au sein du développement de la psychologie au sens plus large, incluant la psychologie expérimentale, la Gestaltpsychologie, la psychiatrie, la psychologie infantile, l’anthropologie et la philosophie. La plupart des textes les plus significatifs de Girindrasekhar Bose, la figure la plus originale et la plus créative de cette génération de pionniers du freudisme en Inde, paraîtront ainsi d’abord dans l’Indian Journal of Psychology, avant d’être repris, à partir de 1947, par la revue Sâmiksa, désormais organe autonome de l’Indian Psychoanalytical Society. Quant à Berkeley-Hill – qui appartient au comité de rédaction de l’Indian Journal of Psychology, et qui y intervient donc régulièrement, y compris en matière de législation concernant la santé mentale – il va jouer un rôle de relais entre le milieu académique et analytique bengali, la psychiatrie coloniale (il sera directeur d’un des premiers établissements psychiatriques du sous-continent, l’hôpital de Ranchi, entre 1919 et 1934) et l’International Psycho-analytical Association. En proposant ce texte en version française, nous entendons poser le premier jalon d’un long travail de documentation historico-critique concernant cette séquence insuffisamment connue de l’histoire de la psychanalyse représentée par l’importation du freudisme en Inde au cours des deux dernières décennies de la période coloniale, et montrer l’intérêt qu’une telle histoire peut revêtir dans le cadre du débat actuel sur la contribution que la psychanalyse est susceptible d’apporter à l’analyse des subjectivités post-coloniales contemporaines.

Indications bibliographiques :

  • Owen Berkeley-Hill, « The Anal-Erotic Factor in the Religion, Philosophy and Character of the Hindous », in International Journal of Psychoanalysis, tome 2, 1921, p. 306-338.
  • Owen Berkeley-Hill, All too human, London, Peter Davies, 1939.
  • Livio Boni (dir.), L’Inde de la psychanalyse. Le sous-continent de l’inconscient, Paris, CampagnePremière/, 2011.
  • Sudhir Kakar, The Colors of Violence, Penguin Books India, 1995.
  • Ashis Nandy, The Savage Freud. Essay on the First non-Western Psychoanalyst, Oxford India, 1995.

Figure en pièce jointe la traduction de l'article d'Owen Berkeley-Hill initialement paru dans The International Journal of Psycho-Analysis, 1925, vol. 6, p.282

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