03 octobre 2019

Panique décoloniale chez les psychanalystes!

Nous reportons ici la tribune parue dans le journal Libération, le 03 octobre 2019.

Retrouvez ici la publication originale.

On a pu lire dans les pages du journal le Monde le jeudi 26 septembre une curieuse tribune, signée par 80 psychanalystes, suivant ainsi à la lettre «l’exemple» des 80 intellectuels qui s’étaient insurgés contre une hégémonie supposée de la pensée décoloniale (le Point, 28 novembre 2018). Moins d’un an plus tard, la critique s’est transformée, avec l’aide de ces nouveaux signataires, en une mise en garde générale à l’intention des sciences humaines et sociales, des universités et de tou·te·s les citoyen·ne·s, visant rien moins qu’à préserver les esprits d’une «emprise» qui les mettrait à la merci de «revendications totalitaires» niant «la spécificité de l’humain» en imposant l’«identitarisme», le «particularisme» et le «communautarisme». A l’heure où les pensées racistes circulent massivement et sans complexe dans l’espace public, où les discours d’extrême droite et de celles et ceux qui les accompagnent ou les reprennent, ne cessent de promouvoir la lutte des races et les affirmations identitaires, où les «dérives sectaires» qui menaceraient «nos valeurs démocratiques et républicaines» en rattachant «des individus à des catégories ethnoraciales ou de religion» sont évoquées presque quotidiennement dans les médias et les partis, on pourrait presque ironiser que des psychanalystes aient voulu voir la bête immonde et le mal qui vient chez les représentants de la pensée «décoloniale». Passons aussi sur l’ignorance des rédacteurs de la tribune qui interprètent un questionnement scientifique d’abord sud-américain comme une idéologie politique et confondent études décoloniales, approches postcoloniales, intersectionnalité, multiculturalisme, «racialisme», autant de noms repoussoirs, diaboliques, identifiables au risque de «totalitarisme» qu’ils promettent. Pourquoi enrôler la psychanalyse dans une croisade idéologique qui lui est étrangère ? A quoi aura servi plus d’un siècle de réflexion sur le transfert, le désir, les ruses de la raison et de la déraison, et la prise en compte de la singularité des sujets, si c’est pour en faire les victimes programmées d’une «emprise» maléfique et d’une manipulation mentale ? La psychanalyse ne se réduit pas à ce discours outragé et outrancier qui donne le sentiment d’un rejet pur et simple du débat avec les courants critiques contemporains.

Ecoutons plutôt ce qui se dit là où elle s’exerce au lieu de céder à la panique morale antidécoloniale. Car la clinique psychanalytique offre à ceux qui la pratiquent, analysant·e·s ou analystes, la possibilité de construire ensemble un champ de coexistence et de conflictualité où les manières toujours singulières de s’expérimenter soi-même comme désirant, dans le plaisir et la souffrance, s’entre-affectent. Faire exister cette hétérogénéité d’existences est l’exigence propre de cette pratique qui ne vit pas de dogmes mais de plus d’un siècle d’expériences et de récits de vie accumulés. Le racisme n’est pas un problème moral, c’est une politique qui s’appuie sur des institutions, une expérience vécue quotidiennement par celles et ceux que les psychanalystes rencontrent. En démentir l’impact interdit d’en mesurer les conséquences sur la vie psychique. Il y a «race» à partir du moment où la diversité de trajectoires biographiques, dépassant largement et depuis longtemps le cadre hexagonal, est raturée ; c’est depuis cette prise en considération que la psychanalyse peut accéder aux logiques les plus intimes de la séparation et de la ségrégation. L’universalisme «humaniste» républicain érigé en idéal abstrait ne peut pas devenir le principe au nom duquel il serait légitime de se faire le censeur de la vie des autres, réduits à n’être plus des semblables. Si les études décoloniales et postcoloniales inquiètent tant certains psychanalystes, à l’instar des études de genre il n’y a pas si longtemps, c’est qu’appliquées à notre société, elles en montrent certains impensés et contestent son grand récit national unitaire. Au lieu de se faire la complice de ce mauvais combat, et de favoriser le morcellement identitaire en réduisant l’inconscient au silence, la psychanalyse doit travailler à connaître et à reconnaître la plasticité du corps social en intégrant ces nouvelles perspectives critiques dans le projet, qui est le leur pour qui sait les lire, de déconstruire et de déjouer les assignations identitaires. Voilà pourquoi nous pensons aussi que la psychanalyse doit être attentive aux lieux où s’expérimentent, toujours collectivement, d’autres subjectivations que celles promues par le modèle majoritaire, et où l’on peut entendre des paroles qui n’ont été ni instituées ni authentifiées. Voilà aussi pourquoi il est nécessaire de s’intéresser aux circulations mondiales de la psychanalyse, aux séquences historiques et aux conjonctures politiques et culturelles dans lesquelles elle a pu être mobilisée dans des espaces imprévus et éloignés de ses foyers d’origine et où elle a, en retour, pu se laisser travailler de l’intérieur, par son dehors géographique et anthropologique. C’est à ce prix qu’elle pourra renouer avec sa créativité fondatrice et émancipatrice.

Premiers signataires:

Kader Attia, Artiste, fondateur de la Colonie

Thamy Ayouch, Psychanalyste, université Paris-Diderot

Livio Boni, Psychanalyste, Collège international de philosophie

Boris Chaffel, Psychanalyste

Michel Feher, Philosophe

Guy Lérès, Psychanalyste

Charlotte Hess, Performeuse

Pierre Kammerer, Psychanalyste

Leslie Kaplan, Ecrivaine

Yala Kisukidi, Philosophe, université Paris-VIII

Karima Lazali, Psychanalyste

Laurie Laufer, Psychanalyste

Patrice Maniglier, Philosophe, université Paris-Ouest-Nanterre

Pascale Molinier, Professeure de psychologie sociale, Paris-XIII

Marie-Rose Moro, Pédopsychiatre, hôpital Cochin

Sophie Mendelsohn, Psychanalyste

Heitor O’Dwyer de Macedo, Psychanalyste

Toni Negri, Philosophe

Esteban Radiszcz, Psychanalyste, université du Chili

Marie-Caroline Saglio, Anthropologue et psychologue, Inalco

Felwine Sarr, Duke University

Alexandra de Séguin, Psychiatre psychanalyste

Valentin Schaepelynck, Sciences de l’éducation, université Paris-VIII

Suite des signataires :

Françoise Attiba, Psychologue, psychanalyste

Hourya Bentouhami, Philosophe, Université Toulouse II Jean Jaurès

Salima Boutebal, Psychologue, psychanalyste

Inès Claudios, Psychanalyste

Mireille Fanon-Mendès-France, Fondation Frantz Fanon

Pascal Laëthier, Psychanalyste

Maël Le Garrec, Philosophe

Silvia Lippi, Psychanalyste

Malika Mansouri, Psychologue, Université Paris Descartes

Aline Namessi, Psychologue

Matthieu Renault, Philosophe, Université Paris 8

Guillaume Raimbault, Psychologue, psychanalyste

Amir Rog, Psychanalyste

Retrouvez ici la liste complète des signataires.

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